Candaulisme et liberté sexuelle à travers les âges

Candaulisme et liberté sexuelle à travers les âges

Le candaulisme est souvent perçu comme une pratique moderne, indissociable de l’avènement d’Internet et des forums libertins. Il n’en est rien.

Pourtant, cette inclinaison psychologique et sexuelle — qui consiste pour un individu à tirer du plaisir du partage ou de l’exhibition de l’intimité de son ou sa partenaire — plonge ses racines dans les récits les plus anciens de notre histoire.

Brève histoire du candaulisme

Impossible d’évoquer notre pratique sans remonter à l’origine même de son nom.

Le terme « candaulisme » provient directement du roi Candaule, qui régna sur la Lydie (dans l’actuelle Turquie) au VIIIe siècle avant J.-C.

C’est l’historien grec Hérodote qui, dans ses Histoires, nous rapporte cette anecdote célèbre. Fier outre mesure de la beauté de son épouse, la reine Nyssia, Candaule ne se satisfaisait pas d’en être le seul témoin. Pris d’une obsession exhibitionniste, il insista auprès de son serviteur favori, Gygès, pour que celui-ci se cache derrière les tentures de la chambre royale afin de contempler la reine nue à son insu.

« Puisqu’il me semble que tu ne me crois pas quand je te parle de la beauté de ma femme, fais en sorte de la voir nue. » – Hérodote, Histoires, Livre I.

La reine s’aperçut de la supercherie. Blessée dans son honneur, elle laissa le lendemain un choix crucial à Gygès : tuer Candaule pour prendre sa place et l’épouser, ou être exécuté sur-le-champ.

Gygès choisit la vie, poignarda le roi voyeur dans son sommeil et monta sur le trône. Le concept était né, liant à jamais le plaisir de l’exposition au frisson du danger et de la dépossession.

Le candaulisme au Moyen-Âge : amour courtois et transgressions cachées

Si l’Antiquité nous a légué le mot, le Moyen-Âge occidental a, lui aussi, connu des dynamiques relationnelles que la psychologie moderne assimilerait au candaulisme.

Plusieurs médiévistes et historiens de la sexualité, à l’image des travaux de Georges Duby (Le Chevalier, la Femme et le Prêtre) ou des recherches de Jean Verdon (Le plaisir au Moyen Âge), démontrent que la sexualité médiévale était loin d’être uniquement austère et conjugale.

Elle intégrait une large part de rituels et de fantasmes de domination.

L’Amour Courtois : une forme sublimée de partage ?

Dans la littérature courtoise du XIIe et XIIIe siècles, on retrouve souvent le schéma du seigneur qui accepte – et tire une forme de fierté narcissique – de voir son épouse courtisée, louée et sublimée par de jeunes chevaliers (les vavasseurs).

Si l’acte charnel était théoriquement proscrit dans l’idéal courtois, l’exposition de la dame aux yeux d’un tiers valorisait directement le statut du mari, un mécanisme psychologique central chez le candauliste moderne.

Pour trouver des traces de candaulisme plus explicites au Moyen-Âge, il faut se tourner vers les fabliaux, ces courts récits populaires, souvent satiriques et grivois.

Des études littéraires sur ces textes montrent des scénarios récurrents où un mari, par naïveté feinte, par bêtise ou par un besoin inconscient de soumission, met en scène ou favorise la tromperie de sa femme avec un prêtre ou un voisin, tirant un plaisir secret de sa propre situation de « cornard » (cocu).

Droit de cuissage : une dynamique de pouvoir

Lorsqu’on explore l’histoire des tiers dans le lit conjugal au Moyen-Âge, une idée reçue surgit immanquablement : le droit de cuissage (ou jus primae noctis), qui aurait permis au seigneur féodal de passer la première nuit de noces avec l’épouse de ses serfs.

Les historiens contemporains sont unanimes : le droit de cuissage charnel est un mythe. Aucune loi, aucun cartulaire (registre de droits seigneuriaux) médiéval n’a jamais officialisé une telle pratique sexuelle.

Ce mythe a été largement amplifié à la Renaissance, puis par les philosophes des Lumières et les historiens du XIXe siècle (comme Jules Michelet) pour diaboliser la féodalité. Un jeu d’influenceur avant l’heure, en quelque sorte ☺️.

En réalité, il s’agissait d’un droit purement financier appelé formariage. Le serf devait payer une taxe à son seigneur pour obtenir l’autorisation de se marier en-dehors du domaine féodal.

Droit de cuissage et candaulisme ?

La construction psychologique du mythe du droit de cuissage repose sur les mêmes leviers :

  • La soumission à une figure d’autorité : le mari accepte (ou est contraint d’accepter) l’intrusion d’un homme puissant (le « mâle alpha » ou l’étalon dans le vocabulaire libertin actuel), sa domination et l’accouplement avec ses conséquences potentielles.
  • Le sacrifice de l’exclusivité : voir ou savoir sa partenaire possédée par un tiers pour asseoir une hiérarchie ou un pacte social.

Même si le droit de cuissage n’a jamais été une réalité légale, le fait que l’esprit humain ait inventé et perpétué ce récit prouve la fascination intemporelle pour ce scénario de partage et de dépossession.

La secrétaire « sous le bureau »

Le mythe de « la secrétaire sous le bureau » est le descendant direct de la fausse croyance du droit de cuissage : il transpose le fantasme de la domination sexuelle du château féodal au monde du travail moderne.

Rappelons que le contrat de travail est l’acceptation de se conformer à des ordres et des consignes en échange d’une rémunération. Cela crée une relation de subordination consentie.

Si le Moyen-Âge avait son faux droit de cuissage, le XXe siècle a inventé son propre pendant moderne : le cliché de la secrétaire obligée de céder aux faveurs de son patron – souvent résumé par l’expression populaire « passer sous le bureau » ou sur le canapé – pour obtenir une promotion ou conserver son emploi.

Cette secrétaire avait peut-être un mari, potentiellement d’accord pour offrir l’intimité de sa femme en échange d’une meilleure position professionnelle pour elle ?

Contrairement aux fantasmes mis en scène dans le candaulisme moderne, où le partage est le fruit d’un accord mutuel et d’un plaisir partagé au sein du couple, l’histoire du travail montre que la vulnérabilité des femmes dans les bureaux a longtemps été une réalité. À dix milles lieues des notions de consentement moderne.

Mais cette réalité peut aussi s’expliquer par l’hypergamie des femmes démontrée dans de nombreuses études sociologiques au XXème siècle, les poussant à choisir (et donc à s’accoupler avec) des partenaires puissants et ayant des ressources perçues comme importantes.

Pourquoi ce cliché de la secrétaire et du patron reste-t-il l’un des scénarios les plus consultés sur les plateformes vidéos et l’un des fantasmes candaulistes les plus récurrents ?

L’explication est purement psychologique. Le candaulisme se nourrit de la transgression des rapports de force réels. Dans le fantasme, le couple s’approprie un schéma de domination sociale (le patron puissant et l’employée soumise) pour le subvertir.

Par compersion, le mari tire son plaisir de voir sa partenaire « s’élever » ou jouer avec les codes de la soumission. L’espace du travail est, par définition, le lieu du contrôle et du non-sexuel. Briser ce tabou par le récit ou le jeu de rôle stimule puissamment l’imaginaire candauliste.

En traversant les époques, le fantasme change simplement de décor : le seigneur féodal a troqué son armure pour un costume trois pièces, mais le levier psychologique de la domination et de l’intrusion d’un tiers puissant reste rigoureusement le même.

Liberté sexuelle dans l’histoire de l’humanité

Revenons à cette notion de « liberté sexuelle » qui est souvent vue par la société moderne comme quelque chose de très récent.

La pluralité sexuelle n’est pas une invention des années 1970 mais une constante de l’histoire humaine.

La Grèce antique : open bar

Les Grecs anciens avaient mis en place une liberté codifiée, bien loin de la monogamie stricte connue aujourd’hui.

À Athènes aux Ve et IVe siècles av. J.-C., le concept même de « fidélité exclusive » tel qu’on le conçoit dans le mariage judéo-chrétien n’existe tout simplement pas pour les hommes citoyens.

La liberté sexuelle y est réelle, mais elle répond à des codes sociaux précis.

La sexualité n’est pas binaire (hétérosexuelle ou homosexuelle). Elle est perçue comme un élan naturel (ta aphrodisia, les choses d’Aphrodite) qui s’adresse à la beauté, quel que soit le genre.

L’orateur Démosthène résumait ainsi l’organisation de la vie intime d’un citoyen athénien :

« Nous avons les courtisanes (hétaïres) pour le plaisir de l’esprit, les concubines pour les soins quotidiens de notre corps, et les épouses pour nous donner une descendance légitime et être les gardiennes fidèles de notre maison.»

La sexualité récréative et le libertinage intellectuel se vivaient beaucoup lors du symposium (le banquet), où les hommes se réunissaient pour boire, philosopher et partager des moments intimes avec des courtisanes très éduquées ou de jeunes éphèbes.

L’un des exemples les plus frappants de cette liberté est la pédérastie éthique. Il s’agissait d’une institution sociale et éducative où un homme mûr (l’éraste) guidait un jeune homme (l’éromène) dans la vie publique, politique et militaire.

Cette relation intégrait une dimension amoureuse et charnelle hautement valorisée par la société, notamment à Sparte ou à Thèbes (avec le célèbre Bataillon Sacré, une unité d’élite composée uniquement de couples d’hommes).

Voilà qui fait écho à certaines théories modernes qui disent que le candaulisme est une homosexualité par procuration. Quel que soit le crédit que l’on donne à cette théorie, il y a en effet pénétration du domaine de l’intime par un autre homme.

Rome : plaisir sans tabou

Les Romains ont hérité de la liberté grecque en la rendant encore plus brute.

À Rome, le tabou ne porte pas sur l’acte sexuel lui-même, mais sur le statut social.

Un citoyen romain a une liberté sexuelle totale, à condition de rester en position active (dominante). Une notion qu’on retrouve chez les Vikings d’ailleurs !

Quant aux Carthaginois, les récits sur leur prétendu libertinage sont souvent des projections littéraires (comme dans Salammbô de Flaubert, une œuvre de fiction). Historiquement, les élites carthaginoises étaient très conservatrices, attachées à la lignée et au maintien des grandes familles. Il est donc peu probable qu’ils se soient livrés à ce genre de pratiques.

Revenons aux Romains 😋 :

Des historiens comme Suétone (La Vie des douze Césars) décrivent des mœurs extrêmement libres au sommet de l’État.

L’empereur Auguste, par exemple, organisait des soirées de partage de partenaires avec l’aide de sa propre épouse, Livie, qui sélectionnait les invités.

Les fouilles de Pompéi ont révélé que les fresques érotiques (représentant des rapports à plusieurs, des scènes de voyeurisme ou d’exhibitionnisme) ornaient les murs des maisons ordinaires, et pas seulement des lupanars (maisons closes).

Le sexe était visible, célébré et intégré au quotidien.

L’Occident moderne oublie souvent que d’autres civilisations ont théorisé des libertés intimes très avancées bien avant nous.

L’Inde ancienne et le Kamasutra

Contrairement à l’idée reçue, le Kamasutra de Vatsyayana n’est pas qu’un catalogue de positions. C’est un traité sociologique sur l’art de vivre, le plaisir (Kama) et l’harmonie du couple.

Le texte consacre des chapitres entiers à la place des courtisanes, à la vie des femmes mariées et aux relations hors mariage, abordant le plaisir féminin comme un droit égal à celui de l’homme. Un féminisme avant l’heure !

Les sociétés polynésiennes traditionnelles

Avant l’arrivée des missionnaires chrétiens au XVIIIe siècle, des îles comme Tahiti vivaient sous un régime de grande liberté sexuelle.

Les navigateurs comme Louis-Antoine de Bougainville ou James Cook ont décrit avec stupeur des sociétés où la sexualité des jeunes gens était totalement libre, exempte de notion de péché ou de culpabilité, et où le partage des partenaires était une marque de respect.

Conclusion : un fantasme intemporel

Le besoin de sortir de l’exclusivité ou d’explorer des dynamiques de groupe n’est pas une « déviance moderne », c’est un retour aux sources d’une humanité qui a longtemps vécu sa sexualité de manière plurielle et décomplexée.

Le candaulisme est l’une des composantes naturelles de cette vérité universelle : l’Homme est un être sexué par nature.

Aujourd’hui, libéré des tragédies antiques et du carcan médiéval, le candaulisme moderne se vit dans le consentement, la communication et l’épanouissement mutuel du couple.

Sources

  • « Histoire de la vie privée »* (Tome 1 : De l’Empire romain à l’an mil) sous la direction de Paul Veyne et Georges Duby
  • Michel Foucault « Histoire de la sexualité » (Tome 2 : L’usage des plaisirs)
  • Recherches de Catherine Marry (Directrice de recherche au CNRS) sur l’histoire des femmes dans le monde du travail et la division sexuée des tâches.
  • Archives de l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail)

2 Commentaires

  1. Exorium

    Excellent article très documenté qui permettra au lecteur d’approfondir tel ou tel point grâce à la bibliographie proposée.
    Je me contenterai juste, pour ma part, de signaler un excellent ouvrage d’Eva Cantarella sur la bisexualité dans le monde antique. « Secondo natura ». Il n’est malheureusement pas, à ma connaissance, traduit en français.

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